(La Presse-MC) - L'Agence canadienne d'inspection des aliments admet que des denrées non sécuritaires peuvent se retrouver sur les tablettes. Le ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation s'inquiète du manque de contrôle sur les produits venus d'ailleurs. Et des experts affirment que notre chaîne alimentaire est vulnérable. Faut-il trembler devant notre assiette?
Depuis trois ans, le Canada a dû procéder à des dizaines et des dizaines de rappels d'aliments qui étaient peut-être contaminés. Conclusion: inutile de paniquer mais lorsqu'il s'agit de manger, mieux vaudrait ralentir la course aux bas prix.
L'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA) a lancé simultanément mercredi deux alertes à la salmonelle: la bactérie peut causer de graves maladies, voire provoquer la mort. Elle se trouvait dans du poivre noir du Pakistan et des cantaloups du Honduras, deux produits distribués au Canada.
Et il ne s'agit pas de cas isolés. Depuis trois ans, l'ACIA a commandé plus de 50 rappels d'aliments peut-être contaminés à la salmonelle et lancé des dizaines d'autres alertes parce que des aliments contenaient des bactéries dangereuses, du verre, du métal et même du désinfectant chimique.
«Aujourd'hui, il est possible que des aliments qui ne sont pas sûrs se retrouvent sur les tablettes», admet franchement Michel Labrosse, directeur des contrôles à l'importation pour l'Agence canadienne d'inspection des aliments. Il n'y a aucune police de l'innocuité alimentaire au pays, précise-t-il.
«Les gens ont l'impression que le gouvernement contrôle tout. Qu'il y a un goûteur qui teste tout ce qui entre.» Or ce n'est pas le cas. Bien au contraire. L'ACIA est un organisme de réglementation, rappelle son représentant. «Idéalement, on devrait pouvoir suivre le produit du champ à l'assiette», explique-t-il. C'est pratiquement le cas pour la viande et les oeufs, qui ont un bon système de traçabilité. Mais pas pour les légumes ou les produits transformés qui se retrouvent dans les paniers d'épicerie munis du seul sceau de la bonne foi des importateurs et de leurs partenaires d'affaires.
La sécurité est donc largement laissée entre les mains des importateurs. Qui sont de bonne foi dans 98% des cas, estime M. Labrosse. «Il y a peut-être un 2% qui veut contourner les règles, dit-il. Mais ce 2% là représente 98% des risques. Et ce sont ces gens-là que l'on doit viser.»
Aux États-Unis, le constat est identique. L'année dernière, des consommateurs ont été surpris de lire à la une d'un grand quotidien américain que moins de 1% de la nourriture est testé. Ici, l'ACIA estime inspecter de 2% à 5% de la marchandise alimentaire.
«Notre chaîne alimentaire est très vulnérable, affirme Marion Nestlé, professeure à l'Université de New York. Et l'épisode de la nourriture pour animaux contenant de la mélamine de l'année dernière en est le parfait exemple.» Marion Nestlé est l'auteure des livres Safe Food et Food Politics. Elle croit que notre système alimentaire, au Canada comme aux États-Unis, est plein de trous par lesquels peuvent s'infiltrer des bactéries et d'autres substances inquiétantes.
Il y a deux ans, trois Américains sont morts après avoir mangé des épinards contaminés à la bactérie E. coli. Près de 200 autres ont été malades.
Resserrer les normes
Notre système comprend un maillon faible, et il prend de plus en plus de place: le produit étranger. «Ce qui est inquiétant, c'est que nous nous retrouvons avec des aliments qui ne sont pas produits avec les mêmes normes que ceux que nous faisons ici», dit Jean-Claude Dufour, professeur au département des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval.
Le nouveau président de l'Union des producteurs agricoles du Québec est tout à fait d'accord. «La situation actuelle n'est vraiment pas rassurante d'un point de vue de producteur et de consommateur», dit Christian Lacasse.
«C'est clair que l'on doit resserrer les normes d'inspection aux frontières, poursuit-il. C'est une question de sécurité alimentaire. Il faut s'assurer que les produits qui entrent ici respectent les mêmes normes que ceux que nous produisons.»
L'ACIA concentre donc ses contrôles sur les produits qui comportent un haut niveau de risque. Tout le miel chinois qui entre au Canada est testé depuis qu'on y a trouvé des traces d'antibiotiques interdits. Même chose pour la viande, qui passe sous la loupe des inspecteurs. L'un des défis de la chaîne alimentaire, indique Michel Labrosse, est qu'il y a de nombreux intermédiaires entre le point À et le point B.
Keith Mussar, de l'Association des importateurs et exportateurs du Canada, plaide que les importateurs font tout en leur pouvoir pour bien contrôler l'innocuité des produits qui entrent au pays. «Certaines entreprises ont même des employés permanents installés dans les pays producteurs», explique-t-il.
L'ACIA se rend aussi à l'étranger faire des inspections. Mais il est peu probable que l'exportateur visité montre aux inspecteurs les points moins reluisants de son entreprise lors d'une visite de contrôle prévue à l'avance. Le Canada importe des aliments de 190 pays.
La pression des prix
Selon Michel Labrosse, le public a aussi une responsabilité quant à sa propre sécurité alimentaire. «Les consommateurs veulent des produits parfaits, un poivron rouge avec une belle forme et sans défaut, dit-il. Ça augmente les risques qu'il y ait des résidus de pesticides ou d'herbicides.» De même, dit-il, la pression mise sur l'industrie alimentaire pour que les épiceries aient toujours des denrées à de très bas prix ajoute un risque supplémentaire.
La flambée des cours alimentaires ne risque pas de renverser cette inquiétante tendance. «En plus, ajoute Michel Labrosse, les goûts des consommateurs se sont raffinés. De plus en plus d'aliments sont importés, à des coûts réduits.»
Dans l'industrie du textile, on a transféré une grande partie de la production dans des pays émergents parce que le coût de production y est moins élevé. Parfois au détriment de la qualité. Or un t-shirt qui rétrécit au lavage n'a jamais rendu personne malade. Un légume cultivé dans des mauvaises conditions pour réduire le coût de production, oui.
«Dans certains pays, l'eau est un problème. Et les fruits et légumes sont arrosés avec cette eau-là», fait remarquer Monique Gaudet, agronome de formation, aubergiste et consommatrice préoccupée. «On n'est pas du tout protégé quand on achète ces produits-là, dit-elle. Les gens ne réalisent pas le danger. Sinon, ils achèteraient autrement. Il faut que les importateurs se soucient des normes dans lesquelles sont produits les aliments qu'ils achètent. Au niveau de l'environnement, notamment.»
Éviter de paniquer
La situation est assez préoccupante pour que le ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et l'Alimentation du Québec s'y attaque. «J'exige un meilleur contrôle des produits venus d'ailleurs», a lancé Laurent Lessard, alors qu'il commentait le rapport Pronovost au début du mois. L'ACIA, qui considère ce dossier comme politique, a préféré ne pas commenter. La charge du ministre québécois est finalement passée plutôt inaperçue. Tout comme l'augmentation des crédits de l'ACIA dans le dernier budget fédéral. Sauf aux bureaux de l'Agence où l'on affirme qu'une bonne partie des 117 millions supplémentaires sera dévolue aux inspections.
Le professeur Jean-Claude Dufour croit que les Canadiens ne devraient pas s'inquiéter outre mesure en faisant leur marché. «Notre système alimentaire n'est pas parfait, mais il est sûr», dit-il. «La responsabilisation de nos manufacturiers alimentaires est beaucoup plus grande ici qu'aux États-Unis», poursuit-il.
Selon Marion Nestlé, après le 11 septembre 2001, le gouvernement américain avait l'occasion, et le prétexte parfait, de vraiment renforcer le contrôle sur les importations alimentaires. Il ne l'a pas fait. Aujourd'hui, on se cache derrière des programmes de lutte contre le bioterrorisme en Amérique du Nord, dit-elle, pour pallier un système de protection alimentaire faible. «Si ça prend la menace du bioterrorisme pour le faire, au moins il y aura ça de bon», dit Mme Nestlé. Au Canada, le gouvernement canadien subventionne aussi des programmes de lutte contre le bioterrorisme alimentaire.
Publié par : Marcel Charland
à 08:20:29
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